Le temps, outil de la construction urbaine et métropolitaine

16 janvier 2013

Extraits du texte de Domique Alba paru dans l'ouvrage "Paris, métropoles en miroir. Stratégies urbaines en Ile-de-France", Christiane Mazzoni, Yannis Tsiomis (dir.), La Découverte, 2012.

 

[...]

Dans son roman "Les passagers du Roissy-Express", François Maspero, infatigable promeneur, écrit :

« Le centre des villes n’est qu’une pâle survivance des temps quasi préhistoriques et une vitrine fragile des temps modernes. Nous avions plongé dans l’inconnu, l’inconnu où nous vivons tous…c’était simple il suffisait d’y penser . ….faites le, chacun peut faire ça cela demande juste un peu de temps…mais il faut croire que ces gens – là n’ont pas de temps ».

 

Face aux  situations urbaines hybrides, aux citoyens en attente et aux politiques durables, la « planification urbaine » du XXème siècle est en panne : la ville ne se porte pas bien, les conditions de la vie urbaine dans nos grandes métropoles sont souvent difficiles tant les fractures spatiales s‘amplifient. Le temps serait-il alors la nouvelle donne pour comprendre les interrogations que pose la ville en ce début du XXIème siècle ? [...]

 

Or, que connaissons nous, nous professionnels de la ville et de ses nouvelles formes, de ce que les gens perçoivent des lieux de leur vie quotidienne et de ce qu’ils en attendent ? Cette métropole « immense, hybride, autre, nouvelle » est encore peu documentée, elle ne dispose pas du même niveau de connaissance que la ville plus ancienne comme si s’ajoutait à la ségrégation physique la ségrégation de la connaissance. Comment re-connaitre ce que nous connaissons aussi peu et aussi mal ? [...]

 

L’Apur travaille à la fois sur Paris , ville hyper « documentée », et sur le coeur de l’agglomération où la diversité de situations est la règle et la « ville » souvent « inconnue ». Appréhender les mutations urbaines dans ces situations si différentes est notre quotidien mais, ces trois dernières années, nous avons été amenés, en même temps, à travailler sur des sujets nouveaux aussi  divers que la gestion de l’eau non potable et de ses réseaux et usines, la mutation des voies sur berges, ou encore les réflexions sur de très vastes territoires tel celui de  l’Epa Orsa, de la communauté d’agglomération Est Ensemble ou, enfin, à l’échelle de la métropole entière au sein de Paris Métropole. Nous avons dû nous documenter, trouver de nouvelles manières de dessiner les  cartes, et imaginer d’autres processus de mise en place de projet.

 

Au premier rang de ces processus de projet nous avons considéré  la question du temps, temps de la transformation de la ville, temps de l’élaboration du projet qui s’éloigne du plan d’aménagement pensé une fois pour toute pour glisser vers un processus itératif et partagé.

 

Nous avons consacré du « temps de travail » à penser le « temps comme outil » : outil de la connaissance des territoires, connaissance qui seule permet de partager et de faire ; outil d’évolution qui nous a fait mettre en avant la souplesse que le temps apporte pour la modification des projets ;et outil d’interventions plus rapides, considérant  la demande d’actions à court terme, de préfiguration pour rapprocher le rythme rapide de la ville et le rythme souvent lent du projet urbain.

 

Le temps de la connaissance

[...]

La connaissance fine des territoires, les bases de données de références dressent d’innombrables portraits de ville, « villes visibles », les tissus urbains, les infrastructures, « villes cachées », les réseaux, les déplacements, la logistique, l’insalubrité, la biodiversité, « villes sensibles », vécues, habitées, parcourues, sans oublier la  ville précaire, celle de ceux qui ne parlent pas. Cette connaissance s’élabore en croisant des données avec des enquêtes de terrain, dans le cadre d’observatoires qui réunissent différents acteurs et d’ateliers qui regroupent chercheurs et techniciens. Tous ces travaux récents de l’Apur ont contribué au développement de nouvelles bases de données qui permettent d’appréhender des phénomènes tels que la réceptivité des tissus urbains, la force de la géographie et du paysage, l’appropriation des territoires par les citoyens, des formes différentes de vécu et de pratique urbaine.

 

Le temps de la cartographie prospective

La cartographie prospective met la connaissance au service des projets. L’Apur produit des « cartes » qui offrent à tous les acteurs la possibilité d’apprécier ensemble la pertinence de leurs actions. Ainsi, par exemple, un système de cartographie prospective est en cours sur la couronne de Paris en interface Paris/Plaine commune ; une série de cartes, portant sur 1500 hectares, ont été dessinées  pour inscrire sur un état existant très précisément documenté, les actions de transformation de ce teritoire  engagées à  court, moyen, et long terme. La lecture  de ces cartes qui intègrent la temporalité des actions permet  de vérifier si la conjonction des opérations engagées est en adéquation avec les objectifs de la politique urbaine définie plus largement  … ou pas ! et de réajuster alors la ou les dites actions .La même approche prévaut  sur Seine Amont où, dans le cadre d’une convention avec l’EPA ORSA, l’Apur dresse une cartographie prospective sur les actions engagées et à venir le long de la Seine, de Paris à Choisy le Roi. [...]

 

Le projet urbain, souvent décide, sur le papier, d’un avenir dont nous faisons semblant de croire qu’il sera ce que nous avons dessiné et programmé et  il nous faut inventer alors des outils qui permettent de le réaliser coûte que coûte. A l’inverse, il nous faut apprendre à saisir des opportunités diverses qui sont des leviers pour faire, pour aller plus vite ou aller mieux car, et c’est tant mieux, le « temps », change, modifie nos projets et s’affranchit de nos dessins, parfois avec brutalité, lors de cataclysmes, pendant  les guerres  mais le plus souvent par le simple fait du temps qui passe et qui change les regards, les priorités. Le projet urbain a besoin de programmation à long terme mais aussi de souplesse et de trouver des capacités pour réinterroger ce long terme en intégrant ce qui se passe à court terme.

 

Le temps du rythme de la vie

 Le 3ème temps est celui du rythme de la vie. Il propose d’engager des « actions rapides » qui permettront de percevoir tout de suite ce que le temps long du projet engage. [...] L’élaboration du projet urbain est lente, sa maturation, le cadre juridique, les décisions politiques font qu’il ne se passe parfois rien de « tangible » pendant trois, quatre ans après le choix de lancer le projet.

Pendant ce temps la ville avance, se construit, se consolide pour le meilleur et pour le pire. Comment le projet urbain peut il accompagner la ville qui avance plus vite que lui ?

 

Depuis quelques années on assiste à une montée en puissance des « évènementiels urbains, la fête de la musique, les défilés, nuit blanche, la fête des voisins…  mais aussi, et plus envahissants parce que sur une durée plus longue, « Paris plage », « Paris respire » qui introduisent d’autres usages , d’autres regards, une nouvelle temporalité dans les façons de vivre la ville.

A Paris, la fermeture des voies sur berges rive gauche est l’occasion prise par les élus pour renouveler la méthode de projet et expérimenter en s’appuyant sur le goût du jour pour « l’évènementiel ». Bertrand Delanoë, maire de Paris  s’est engagé en avril 2010 dans la transformation des berges de la Seine à l’été 2012 ( Paris Projet ; Paris métropole sur Seine). Pour réaliser cette transformation un mode léger, efficace, rapide et réversible, a été retenu, largement alimenté par une large concertation, des ateliers et un pilotage par une équipe pluridisciplinaire.   

 

Dans le même esprit, « agir vite »,  Paris Métropole a lancé un appel à initiatives dans le cadre duquel chaque commune qui le souhaite (110 à ce jour) s’engage pour agir de façon durable mais avec des actions visibles à l’été 2012. L’Apur et l’IAU-IDF accompagnent ce projet. Le projet se définit par la méthode qu’il se donne et qu’il met en oeuvre: la façon de s’installer sur le site, de faire et défaire, de créer des conditions pour que d’autres fassent, se tiennent agréablement dans cet espace …

 

Trois façon de « prendre le temps », de le considérer comme un levier pour nos projets

Proposer à ceux qui pilotent :

-       Une capacité de re-questionnement approfondie nécessaire dans un monde où la visibilité des opérateurs ne va pas au-delà de 3 à 4  ans. Le facteur temps est mis au service de la variation nécessaire à la vie de tout projet. 

-       Des stratégies qui prennent  appui sur une connaissance plus fine des territoires et qui permettent, comme l’écrit Sébastien Marot, dans son ouvrage "L’art de la mémoire, le territoire et l’architecture" « une démarche de projet qui trouve son programme dans le site, où l’invention du programme est relative à l’exploration du site , le sur-urbanisme lui peut être défini comme l’approche exactement inverse, une démarche de projet qui trouve son site dans le programme ».

 

[...]

Le projet est le rapport entre ce qui « est » et ce qui « arrive ». Ce qui est vient du temps passé et ce qui arrive des temps nouveaux  et cette relation si difficile à saisir est riche de promesses pour la ville métropole. Elle est la réalité du territoire, ce « patrimoine commun » que nous étudions, que nous habitons, dans lequel nous nous promenons, dans lequel nous travaillons. [...]

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